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Vous lisez des mots en ce moment même.

Des mots que quelqu’un a choisis. Agencés. Pesés. Et si vous êtes encore là, c’est que ces mots fonctionnent. Pourtant, le métier de ceux qui les écrivent reste entouré de clichés tenaces. Des idées reçues qui ne viennent pas de nulle part. Elles naissent d’un malentendu profond sur ce que signifie réellement écrire pour les autres.

Aujourd’hui, on déconstruit cinq préjugés sur la rédaction éditoriale. Cinq croyances qui circulent dans les open spaces, les réunions stratégiques et même dans la bouche de ceux qui commandent du contenu chaque semaine. Derrière chacune d’elles se cache une vérité que peu de gens osent formuler.


1. « Les mots, c’est moins important que le visuel. »

C’est probablement le préjugé le plus répandu. Et le plus séduisant.

On vit dans un monde d’images. Instagram, TikTok, YouTube. Les algorithmes récompensent le visuel. Les budgets créatifs se concentrent sur la direction artistique, le motion design, la vidéo. Le texte ? Il arrive en dernier. Comme un ajout cosmétique.

Sauf que l’image, aussi belle soit-elle, ne dit pas quoi faire. Elle attire l’œil, oui. Elle stoppe le scroll, d’accord. Mais ensuite ? C’est le mot qui prend le relais. C’est lui qui explique, qui convainc, qui rassure. C’est lui qui transforme une impression visuelle en décision.

Regardez n’importe quelle publicité mémorable. Retirez le texte. Il ne reste qu’une photo. Jolie, peut-être. Mais muette. Incapable de vendre, d’émouvoir, de provoquer une réaction.

Le visuel capte l’attention. Les mots la convertissent. L’un sans l’autre, c’est un orchestre sans chef. Beaucoup de bruit, aucune mélodie.

La réalité, c’est que les marques les plus puissantes au monde investissent autant dans leur voix que dans leur identité graphique. Apple ne vend pas des écrans. Apple vend des phrases de trois mots qui changent la perception d’un produit. Le mot est un outil stratégique. Le reléguer au second plan, c’est construire un immeuble et oublier les fondations.


2. « Le contenu, c’est juste du marketing déguisé. »

Celle-ci fait mal. Parce qu’elle contient un fond de vérité.

Oui, une partie du contenu sur Internet est du marketing mal camouflé. Des articles creux bourrés de mots-clés. Des posts LinkedIn écrits à la chaîne pour cocher une case dans un plan de communication. Du bruit. Du remplissage.

Mais réduire toute la rédaction éditoriale à ça, c’est comme dire que la cuisine se résume aux plats industriels. L’abus de certains ne disqualifie pas l’art des autres.

Le bon contenu éditorial ne déguise rien. Il éduque. Il partage une expertise sans rien demander en retour. Il crée un lien de confiance entre une marque et son audience. Et cette confiance, on ne la fabrique pas avec des astuces marketing. On la construit mot après mot, article après article, newsletter après newsletter.

Quand un lecteur revient chaque semaine lire votre blog, ce n’est pas parce qu’il a été piégé par un entonnoir de vente. C’est parce qu’il a trouvé de la valeur. De la vraie. Celle qui répond à ses questions, qui éclaire ses décisions, qui l’aide dans son quotidien.

Le contenu éditorial de qualité ne manipule pas. Il sert. Et servir, c’est la forme la plus noble du marketing. Peut-être même la seule qui fonctionne encore sur le long terme.


3. « N’importe qui avec ChatGPT peut remplacer un rédacteur. »

Ah. Le grand sujet.

Depuis l’arrivée de l’intelligence artificielle générative, cette phrase revient en boucle. Dans les directions marketing. Dans les cabinets de conseil. Parfois même chez les rédacteurs eux-mêmes, saisis d’un doute légitime.

Soyons clairs. L’IA sait produire du texte. Elle sait aligner des phrases grammaticalement correctes. Elle sait même imiter un ton, suivre une structure, respecter un brief. Et elle le fait vite. Très vite.

Mais produire du texte et écrire, ce n’est pas la même chose.

N’importe qui avec un micro peut chanter. Ça n’a jamais remplacé Édith Piaf. L’outil ne fait pas l’artisan.

Un rédacteur éditorial ne se contente pas de poser des mots sur une page. Il comprend une audience. Il sent les non-dits d’un brief. Il fait des choix stylistiques qui reflètent une identité de marque. Il sait quand un texte sonne faux. Il sait quand un mot en trop tue tout l’effet d’une phrase.

L’IA est un outil formidable. Les meilleurs rédacteurs l’utilisent déjà pour accélérer leur processus, tester des angles, explorer des pistes. Mais l’intention derrière un texte, la vision éditoriale, le jugement humain qui dit « ça, c’est juste » — ça ne se délègue pas à un algorithme.

Le jour où l’IA comprendra pourquoi certains textes donnent la chair de poule et d’autres laissent indifférent, on pourra en reparler. En attendant, l’artisan a encore de beaux jours devant lui.


4. « Le contenu écrit, c’est fini. Tout passe par la vidéo. »

Celle-ci a la peau dure. Et elle se nourrit de chiffres réels.

La vidéo explose. Les Reels, les Shorts, les podcasts filmés. Le format audiovisuel domine les plateformes. C’est un fait. Personne ne le conteste.

Mais « dominer » ne veut pas dire « remplacer ».

Regardez les faits. Les newsletters connaissent une renaissance spectaculaire. Substack, Beehiiv, Kit : des millions de lecteurs choisissent chaque jour de recevoir des mots dans leur boîte mail. Les threads sur X et LinkedIn génèrent des taux d’engagement records. Les articles de fond, ceux qui prennent le temps d’expliquer, de contextualiser, de nuancer, n’ont jamais été aussi demandés par les audiences fatiguées du snack content.

L’écrit ne meurt jamais. Il se réinvente. Il mute. Il s’adapte au support. Mais sa force reste intacte : la profondeur.

La vidéo raconte. L’écrit fait réfléchir. La vidéo divertit. L’écrit transforme. Ce ne sont pas des concurrents. Ce sont des partenaires. Et dans bien des cas, c’est un rédacteur qui écrit le script de la vidéo que vous regardez. Ironie savoureuse.

Le support change. Le pouvoir du mot, lui, reste inaltérable.


5. « Si c’est bien écrit, ça marchera tout seul. »

Le dernier préjugé est peut-être le plus traître. Parce qu’il vient souvent des rédacteurs eux-mêmes.

On aimerait croire que la qualité suffit. Qu’un texte brillant trouvera naturellement son public. Que le talent se reconnaît de lui-même. C’est beau. C’est romantique. Et c’est faux.

Un bon texte sans distribution, c’est un chef-d’œuvre dans un tiroir fermé. Personne ne le voit. Personne ne le partage. Personne n’en bénéficie.

La qualité éditoriale est une condition nécessaire. Mais elle n’est pas suffisante. Un article doit être optimisé pour le référencement. Un post doit être publié au bon moment, sur le bon canal, avec le bon format. Une newsletter doit être envoyée à une liste qualifiée. Un livre blanc doit être accompagné d’une vraie stratégie de promotion.

Le contenu, c’est 50 % création et 50 % diffusion. Ignorer la seconde moitié, c’est gaspiller la première.

Les meilleurs rédacteurs éditoriaux l’ont compris. Ils ne se contentent plus de livrer un texte. Ils pensent audience. Ils pensent canal. Ils pensent parcours. Ils écrivent en ayant déjà en tête comment le texte sera lu, partagé, amplifié. C’est cette double compétence qui fait la différence entre un contenu qui existe et un contenu qui performe.


La vérité que personne ne veut entendre

Derrière ces cinq préjugés, il y a une seule et même croyance. Celle que les mots ne comptent pas vraiment. Qu’ils sont un accessoire. Un complément. Un détail.

C’est exactement l’inverse.

Chaque slogan qui a changé l’image d’une marque était un assemblage de mots. Chaque discours qui a mobilisé des foules était un texte écrit avant d’être prononcé. Chaque email qui a déclenché une vente, chaque article qui a changé une opinion, chaque newsletter qui a fidélisé une communauté — tout ça, ce sont des mots. Choisis par quelqu’un. Avec soin. Avec intention.

Dans un monde saturé de bruit visuel, de vidéos éphémères et de contenus jetables, ceux qui savent manier les mots avec précision détiennent un pouvoir rare. Silencieux. Presque invisible. Mais redoutablement puissant.

La prochaine fois que vous lirez un texte qui vous arrête, qui vous fait réfléchir ou qui vous pousse à agir, posez-vous la question : qui l’a écrit ?

Il y a de fortes chances que ce soit un rédacteur éditorial. Quelqu’un qui a passé des heures à chercher le mot juste, la tournure exacte, le rythme parfait. Quelqu’un dont le métier est de rendre l’invisible évident et le complexe limpide.

Ce métier mérite mieux que des préjugés. Il mérite d’être reconnu pour ce qu’il est : l’art de donner du pouvoir aux idées.

Et ça, aucune technologie ne pourra jamais le remplacer.

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